samedi 2 mars 2013

Stéphane Hessel, un itinéraire européen

[Ce texte a été initialement publié dans une version simplifié sur le site Global Voices]

Décédé dans la nuit du 26 au 27 février 2013 à 95 ans, celui qui a traversé le XXe siècle, laissera plus qu’une trace dans l’Histoire. Stéphane Hessel a ouvert le chemin du XXIe siècle à une jeunesse désorientée à qui il a transmis expérience, force et espoir. Il s'était confié au Monde des Religions en décembre 2010:

« Nous ne sommes nous-mêmes que lorsque nous essayons de nous dépasser, lorsque nous ne nous contentons pas de l’acquis. Jusqu’où est-ce que cela nous mène ? Jusqu’à nous confronter à des valeurs, qui, elles, sont incontestables et nous surdéterminent. Elles nous donnent un sentiment d’accomplissement. Pour certains, c’est Dieu, pour d’autres la République, la justice ou la beauté ».

Stéphane Hessel parlait de la profondeur des choses avec des mots simples. Ces mots qu’il a trouvés pour parler d’espoir et d’optimisme à une génération maltraitée.  L’homme était doux, mais il mettait de l’énergie et de la force dans ses propos, dans ses colères, dans son indignation qu’il aurait dû appeler « révolte ».


Un itinéraire européen au service de la réconciliation et des droits de l'homme.

« Citoyen sans frontières » Stéphane Hessel est né en 1917 à Berlin (Allemagne), et est arrivé à Paris (France) à l’âge de 7 ans. Stéphane Hessel devient Français à 20 ans. Et la France, il se battra pour elle, quoi qu’il lui en coûte. Sa vie de militant commence avec la Résistance. Loin d’être un engagé de la dernière heure, Stéphane Hessel choisit son camp dès le début de la deuxième guerre mondiale. Fait prisonnier, il ne se résigne pas, il s’évade et rallie le Général De Gaulle à Londres en 1941. De retour en France, il est de nouveau fait prisonnier et déporté en 1944. 
Et c’est dans le camp de concentration de Buchenwald que Stéphane Hessel se découvre européen :
« Cette expérience m’a ouvert politiquement. Nous étions là, solidaires, à partager un douloureux quotidien entre des milliers d’Européens. Il y avait là un brassage, une génération qui a inventé un monde nouveau dans son opposition au nazisme ».

Après sa réussite au concours du Ministère des Affaires Etrangères, il est nommé secrétaire général adjoint des toutes jeunes Nations Unies. En 1948, il est alors témoin de la rédaction de la Charte des droits de l'Homme des Nations Unies. Un article du service de presse de l'ONU le cite:
« On ne peut pas dire que cela soit un texte occidental. Les 30 articles sont bien rédigés. Certes on retrouve des termes utilisés dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et le Déclaration d'indépendance des Etats-Unis. Mais il est injuste de dire que ce texte a été imposé par les Occidentaux. Quand il a été contesté, il l'a été par des gouvernements autoritaires et non pas par les peuples eux-mêmes ».

Il entame ensuite une longue carrière de diplomate, alternant entre l'ONU et l'aide au développement. Mais c’est l’âge de la retraite, à partir de 1983, qui lui offre ses plus beaux combats pour les droits de l’homme.

Le droit à l’auto-détermination des peuples, il en a fait un  engagement quotidien, aux côtés des Sahraouis et des Palestiniens, allant jusqu’à critiquer violemment la politique colonialiste d’Israël :
« J’ai le sentiment d’appartenir à l’histoire des Juifs, d’autant que la Shoah m’a touché de près. Je me suis enthousiasmé pour le sionisme et la création d’Israël. Mais je ne partage pas le repli d’une partie de la communauté juive. Je déteste l’entre-soi communautariste. Depuis 1967, je refuse la politique de colonisation et de territoires occupés par Israël. Gaza est une prison à ciel ouvert".
Ces positions pro-palestiniennes lui valent aujourd’hui des critiques posthumes très sévères de la part des membres du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France).

Le droit à la citoyenneté, il en a fait une lutte aux côtés des étrangers sans-papiers, majoritairement Maliens et Sénégalais, menacés d’expulsion de l’Etat français dans les années 90. On le retrouve ainsi face aux pouvoirs publics et aux médias dans l’Eglise Saint-Bernard en 1996. Par la suite, il rejoindra la Réseau Education Sans Frontières qui milite pour le maintien en France des familles d’enfants scolarisés dans les écoles françaises. A ce titre, il prendra la défense des familles Roms.

En 2010 "Indignez-vous" donne de une légitimité intellectuelle aux manifestations populaires

En 2010 il écrit «Indignez-vous!»,  32 pages pour une «insurrection pacifique» qui vont inspirer des centaines de milliers de militants dans le monde:
"Aussi, appelons-nous toujours à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l'amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. A ceux et celles qui feront le XXI ème siècle, nous disons avec notre affection : CRÉER, C'EST RÉSISTER. RÉSISTER C'EST CRÉER".

Hessel avait su capter les mutations sociales et idéologiques des jeunes générations et comprendre les opportunités offertes par les nouveaux moyens d’information et de communication. Il y voyait une possibilité pour les militants de consolider leur révolte :
"Je constate avec plaisir qu’au cours des dernières décennies se sont multipliés les organisations non gouvernementales, les mouvements sociaux  […] qui sont agissants et performants. Il est évident que pour être efficace aujourd’hui, il faut agir en réseau, profiter de tous les moyens modernes de communication".

Véritable phénomène éditorial, traduit en 34 langues, et vendu à quelque 4,5 millions d’exemplaires dans 35 pays dont la Chine, le manifeste est devenu le symbole de la contestation "globale" à laquelle il a apporté une caution intellectuelle et savante.
C'est ainsi qu'en 2011 et 2012, le terme d'«indignés» a été repris par des manifestants en France, Espagne, Grèce, Italie, Portugal et jusqu’à New York où il a inspiré le mouvement «Occupy Wall Street». 

Le pamphlet a aussi été contemporain des soulèvements populaires contre les régimes dictatoriaux arabes.

Une vidéo postée sur Youtube le 27 février rend hommage à Stéphane Hessel en reprenant ses appels adressées aux jeunes en français, en anglais et en allemand associées à des images des manifestations à travers l'Europe:



En Espagne, où Stéphane Hessel a été considéré à tord comme le père du mouvement du 15 mai (15-M), son livre a donné un nom, une visibilité mais aussi une légitimité médiatique aux manifestants devenus "los Indignados". Juan-Luis Sanchez revient sur le lien entre Stéphane Hessel et le mouvement 15-M:
"La principale contribution de Stéphane Hessel au mouvement du 15-M a été d’avoir transmis, grâce à son âge et sa trajectoire politique, la crédibilité nécessaire aux grands médias pour parler des mobilisations citoyennes sans avoir l’impression de donner la voix à ce qu’ils caricaturaient comme un souffle antisystème. [...] Son mot, « indignation », fut un cadeau : un exemple parfait pour le rien et le tout à la fois, pour ce militantisme inclusif qui utilisait des termes ne laissant personne de côté".

Mais le magazine en ligne allemand diesseits.de titre:
"A 95 ans Stéphane Hessel était le père idéologique de la rébellion démocratique à travers le monde. Du Printemps arabe à Occupy WallStreet, les gens ont répondu à son appel vers l’indignation et l’engagement" .

Sur son blog, ALL JUX écrit :
Stéphane Hessel a réveillé l'esprit critique, le sens humain et la raison. Il a encore su initier le mouvement d'indignation politique qui se répand sur les continents en publiant un tout petit livre par le nombre de ses pages mais d'une puissance sans mesure par la portée de ses propos.

La blogueuse portugaise Helena Araujo sur le blog 2 dedos de conversa écrit :
Indignez-vous! Engagez vous!- c'est la conscience du XXe siècle qui nous parle, la voix d'un homme libre qui a traversé le pire et le meilleur de ce que le siècle passé nous a légué.

Sur la page Facebook Par millions rendons hommage à Stéphane Hessel, Rüdiger Bender exprime sa gratitude:
"Nous devons une pleine reconnaissance à Stéphane Hessel…reconnaissant pour une vie d’humanité exemplaire et des engagements courageux en faveur d’une dignité inviolable et égale de tous les êtres humains…reconnaissant pour ses questions et son impulsion et encore plus pour ses encouragements pour nous et pour sa confiance en nous : à nous désormais de nous montrer à la hauteur".

Sur la page facebook en Hommage à Stéphane Hessel, Sweekitt Carlson s’exclame :
"Un résistant est mort, pas la Résistance!"

"Nous souhaitons ardemment que la pédagogie civique et la mémoire collective témoigne de l’importance de l’esprit de résistance. Parce qu’avec Stéphane Hessel, c’est une vie consacrée à l’intérêt général et au service d’une certaine idée de la France qu’il s’agit d’honorer".

Dès l’annonce de son décès, le 27 février, 500 à 700 personnes lui ont rendu hommage à Place de la Bastille à Paris. Une marche populaire sera organisée le 7 mars, jour de ses funérailles.


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