jeudi 6 décembre 2012

Oscar Niemeyer est décédé à 104 ans au terme d'une vie consacrée à l'esthétique de la fluidité

Photo Reuters
Le Brésil est en deuil après avoir appris ce soir, 5 décembre 2012,  le décès d'Oscar Niemeyer à l'hôpital Samaritano de Rio, où il était admis pour une infection respiratoire et une déshydratation sévère. Connu internationalement et toujours actif, auteur d'oeuvres architecturales mondialement connues et tourné jusqu'au bout vers la vie et la réalisation de nouvelles commandes, Oscar Niemeyer a fait la fierté de tous les Brésiliens. La ville de Belo Horizonte, pour laquelle il a réalisé la Pampulha a décrété le deuil officiel.
Il aurait eu 105 ans le 15 décembre prochain. Son état de santé s'était dégradé après le décès de sa fille unique, Anna Marie Niemeyer, en juin dernier à l'âge de 82 ans.
Les Brésiliens sont déjà nombreux à lui rendre hommage, comme en témoignent les nombreux statuts Facebook et Twitter qui lui sont dédiés.
 

Dessin R.I.P (Very Funny)

 
Après avoir publié son dernier ouvrage en août 2011, Oscar Niemeyer avait décidé de fêter son 104eme anniversaire en décembre 2011 dans son atelier de Copacabana, au milieu des croquis et des projets. Lui qui avait déclaré lors de son centième anniversaire "J'ai le même intérêt pour la vie que lorsque j'étais jeune. Ma recette, ne pas accepter la vieillesse, penser qu'on a quarante ans et agir comme si" était toujours engagé sur de nombreux projets, dont certains sont en cours de réalisation, comme la rénovation du Sambodrome de Rio en prévision des JO 2016. Les témoignages de ses proches, interviewés au moment de son décès, ont révélé que Niemeyer était impatient de retourner à son bureau et de terminer les dossiers qui étaient "en retard"!
 



" Ma vie était une ballade… et l'architecture, le chemin que j'ai suivi ", avait simplement confié Niemeyer à Marc-Henri Wajnberg, dans le film qu’il lui avait consacré en 2000. Dernière figure vivante du modernisme en architecture, et précurseur du style contemporain, sa vie a marqué l'art et l'architecture de ce siècle. Connu pour son attachement au parti communiste, et pionnier de la fondation de la capitale brésilienne, Niemeyer a enrichi le monde d'un patrimoine visible d'Alger à New York, de son pays natal à la France, où il a notamment édifié le siège du parti communiste. 
 
Travailleur volontaire, passionné et engagé, ferme dans ses convictions humanistes et athées, et surtout doté d'un très grand sens de l'humour, il était unanimement apprécié par les Brésiliens. Ceux-ci s'échangent actuellement quelques une de ce citations, véritables conseils pour une vie heureuse: "Une fois, on m'a demandé ce que je pensais de la vie. J'ai répondu : du moment que j'ai une femme auprès de moi, advienne que pourra!"

Oscar Niemeyer a vu le jour en 1907 à Rio de Janeiro. En 1930, il entre à  l'Escola Nacional de Belas Artes - Enba [Ecole Nationale des Beaux-Arts] de Rio de Janeiro où il commence une formation en architecture. C'est l'époque du renouveau architectural avec des figures telles que Ludvig Mies van der Rohe, Le Corbusier, Frank Lloyd Wright ou Walter Gropius. 
 
Diplômé en 1934, mais « irrité » par l’enseignement trop conventionnel à son goût de l’établissement, il est attiré par le mouvement moderniste européen en pleine ascension à cette époque. Il décide de parfaire sa formation de manière autodidacte et entre en stage chez Lucio Costa (1902 – 1998), fervent adepte du style Le Corbusier qu’il véhicule au Brésil. Lucio Costa lui donne l'opportunité de concevoir le siège du Ministério da Educação e Saúde [Ministère de l'Education et de la Santé] à Rio de Janeiro, sous la supervision de l'architecte suisse Le Corbusier (1887 - 1965), dont il est l'assistant dessinateur. Cette collaboration  est un tremplin pour la carrière de l'architecte, qui très vite enchaîne les contrats.
 
En 1940, le maire de Belo Horizonte, Juscelino Kubitschek (1902 - 1976) lui commande l'ensemble architectural de la Pampulha autour d’un lac artificiel.  Niemeyer, alors jeune architecte imagine un ensemble composé d'une église (avec quatre voûtes de béton mises bord à bord), d'un yacht club, d'une maison de jeux et d'une salle de bal en interaction avec la nature environnante. Ce projet sur lequel il travaille jusqu'en 1944, est un point de référence dans son œuvre. C’est le premier projet qu’il mène seul, et il rompt radicalement avec les concepts fonctionnels rigoureux appliqués jusqu'alors. Nait alors un style Niemeyer, « une poésie formelle », dont le langage est fait de formes nouvelles, de superficies en courbes, et explore les possibilités plastiques du béton armé:  « Le béton suggère des formes souples, des contrastes de formes, par une modulation continue de l’espace qui s’oppose à l’uniformisation des systèmes répétitifs du fonctionnalisme international ». Ce projet n’est aussi que le début d’une longue collaboration entre Niemeyer et Kubitschek, qui deviendra président du Brésil.
 


Eglise Saint-François d'Assise- Pampulha- Belo Horizonte
 
En 1947, Niemeyer est convié par l'Organisation des Nations Unies (ONU) à participer à la commission d'architectes chargée de définir les plans de son nouveau siège à New York. Son projet, associé à celui de Le Corbusier, est choisi pour servir de base au plan définitif. 
 
En 1956, Juscelino Kubitschek est élu Présidentdu Brésil. Celui-ci invite Oscar Niemeyer à participer à la construction de la nouvelle capitale du Brésil, Brasilia. Le projet urbain est confié à Lucio Costa. Niemeyer est nommé architecte en chef de Brasilia en 1958 et y vit jusqu'en 1960. En plein cœur du Plateau central, Brasilia est né de la convergence de deux projets : celui des architectes modernistes qui voulaient construire une " cité radieuse " placée sous le signe d'un monde meilleur et celui du premier ministre Juscelino Kubitchek, qui rêvait d'un nouveau Brésil, riche et égalitaire. 

La forme courbe – à la fois sensuelle, libre et éloignée des préoccupations fonctionnalistes – ainsi que le béton armé lui apparaissent particulièrement bien adaptés pour retranscrire l'intention du gouvernement : produire un « choc architectural » symbolisant l'entrée du Brésil dans l'ère de la modernité, comme en témoignent ces photos de l'inauguration de Brasilia en 1960:
 


A Brasilia apparaissent successivement : la résidence du chef d'Etat dite Palais d'Alvorada (1957), la Place des Trois Pouvoirs avec le Congrès National (1958), le Palais du Planalto (1958), le Tribunal Suprême, les sièges des différents ministères, le théâtre national, l'aéroport (1965) et la Cathédrale.
 
Retour sur une aventure humaine insensée avec des images de 1961, un an après l'inauguration de la ville:



Construite en moins de dix ans, cette cité futuriste représente une alternative aux lignes et aux angles droits du style international qui dominent l'architecture moderne de l'Europe des années 30. Niemeyer, s'inspirant de Le Corbusier, développe un style expressionniste, sculptural et fluide unique. Si on reproche aux oeuvres de Niemeyer de manquer de verdure, la nature est pourant bien présente dans l'hommage qu'il lui rend en la sublimant et en valorisant les sites naturels. En effet, le béton armé lui permet de créer des structures qui, par leurs tangentes soulignent les rondeurs des mornes, des baies, des plages.






 
L'instauration d'un régime militaire au Brésil en 1964 amène ensuite Niemeyer, communiste, à construire surtout hors de son pays pendant plusieurs années : en Allemagne (Berlin), en Angleterre (Oxford), en Italie (Milan) et au Portugal (en Algarve), au Proche-Orient (à Tripoli [Liban] et au Neguev), en Algérie (universités d'Alger et de Constantine). 
 
Contraint de s’exiler en 1967, il choisit la France, dont il maîtrise parfaitement la langue. Un décret du général Charles de Gaulle lui accorde l'autorisation de construire. Outre diverses opérations d'urbanisme, il réalise le nouveau siège du P.C.F. à Paris (1965-1971), le projet de centre dominicain international de la Sainte-Baume, la Bourse du travail de Bobigny (1978), la maison de la culture du Havre (à partir de 1972), le siège du quotidien l'Humanité à Saint-Denis (1989). D'autres projets n'ont pas eu la chance d'être réalisés : une tour en verre pour le rond point de La Défense, le siège des Usines Renault de Boulogne Billancourt.
La Maison de la Culture du Havre, dite "Le Volcan"
 
Sa carrière est d'une longueur exceptionnelle. Les vingt dernières années nous offrent encore de nombreuses œuvres majeures : le Musée de Brasilia (1988), le Mémorial de l'Amérique latine de São Paulo (1989), les tours de logements Charles de Gaulle I et II à Rio (1994), le musée d'Art contemporain de Niteroi (1996), le musée Oscar Niemeyer de Curitiba (2002) ou le centre culturel d'Avilès, en Espagne, démarré en 2007. En 2011, la Municipalité du Havre l'a associé aux réflexions sur le réaménagement des abords de la Maison de la Culture.


Musée d'Art Contemporain de Niteroi
 
En plus de soixante-dix ans de carrière, Oscar Niemeyer a réalisé près de six cents projets architecturaux dans le monde entier, faisant la fierté des Brésiliens jusqu’à aujourd’hui. 
 
Il a reçu les plus prestigieuses récompenses, dont le Pritzker Prize (1988), a été élu membre de l'Académie Américaine des Arts et des Sciences, et a été récompensé pour son engagement dans le communisme par le « Prix Lénine de la Paix » (1963) ainsi que par la Médaille José Marti (normalement concédée par Cuba qu'aux chefs d'Etat). Son soutien aux mouvements de libération et aux partis du gauche du tiers-monde a pris forme récemment au Venezuela, auquel il a fait cadeau d'un projet de monument à la gloire de Simon Bolivar.
 
Apparu il y a 70 ans, le style d'Oscar Niemeyer demeure visionnaire. Les courbes féminines et épurées de ses réalisations sont toujours aussi élégantes. Minérales, ses œuvres s’intègrent parfaitement à l’environnement naturel, qu’elles contribuent à révéler et à valoriser.
 
Quelques oeuvres majeures :
  • Siège de l'ONU (1947-1953, New York, en collaboration avec Le Corbusier)
  • Congreso Nacional de Brasilia (1960, Brasilia, Brésil)
  • Strick House (1964, Los Angeles, Etats-Unis)
  • Siège du Parti communiste français (1965-1980, Paris XIX, France)
  • Hôtel National (1968, Rio de Janeiro, Brésil)
  • Université Houari-Boumédienne (1974, Alger, Algérie)
  • Maison de la Culture (1972-1982, Le Havre, France)
  • Bourse du Travail (1980, Bobigny, France)
  • Siège de l'Humanité (1989, Saint-Denis, France)
  • Auditorium (2003-2005, Sao Paolo, Brésil)

1 commentaire:

  1. Superbe article. Merci pour la découverte de l'archive de l'INA, extraordinaire reportage quand on voit ce qu'est devenue la ville.

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