dimanche 28 avril 2013

Géry Barbot : « Ça me gêne quand on dit ce que le spectateur doit penser, moi j’aime qu’on ouvre des portes ».



Affiche du film L'Existence Arrachée


A 37 ans, Géry Barbot se lance dans la réalisation de son premier film. Géry Barbot est avant tout un cinéphile, passionné et doté d’une très riche culture cinématographique. Après avoir dirigé deux salles d’Art et Essai en France métropolitaine, il s’est installé avec sa famille au Burkina Faso. La vie quotidienne d’une petite fille lui a inspiré une histoire, et  il a décidé de passer derrière la caméra. Il réalisera en juin 2013 « L’Existence Arrachée » dans les environs de Ouagadougou au Burkina Faso. Géry Barbot a écrit le scénario, mais il assure aussi la réalisation et la production de son film. Totalement autodidacte en matière de réalisation, il nous confie en exclusivité les secrets de ce pari très osé.

Géry, d’où te vient cette passion du cinéma ?
Quand j’étais petit, je n’allais pas au cinéma. C’est avec ma mamie que j’ai découvert E.T. Puis pendant les vacances, j’ai profité d’une séance itinérante pour voir Paris Texas de Wenders à 9 ans, en 1985. A l’époque je n’avais rien compris au film mais je me souviens avoir été très marqué par les images. J’ai été très impressionné, mais je n’avais pas aimé, je trouvais ça trop long. Mais le film m’a marqué. Ensuite j’ai commencé à voir des films en salle avec mon cousin.

Très tôt tu as été marqué par les images, comment cela s’est traduit ensuite dans ton parcours ?
J’ai un parcours de photographe depuis l’âge de 17 ans, en argentique bien sûr. J’ai beaucoup travaillé en noir et blanc, et en couleur. C’est même en faisant mes développements que j’ai appris l’importance d’un bon cadrage, j’ai appris à corriger mes erreurs. J’ai déjà gagné un prix pour mes portraits. C’est sur mon dossier photo que je suis entré à l’Ecole des Beaux Arts de Dunkerque. A l’époque j’utilisais peu la vidéo, seulement pour des installations et des performances.

Quelle est ta conception du cinéma ?
Je ne soutiens pas l’idée qu’un film est un objet de consommation, je pense que c’est un objet qui ne doit pas être consommé et jeté. Fargass Assandé, qui m’assiste dans la réalisation du film, est sur la même longueur d’ondes.  Il faut ouvrir des portes, on doit continuer à s’interroger, prêter à discussion. Ça me gêne quand on dit ce que le spectateur doit penser, moi j’aime qu’on ouvre des portes. Avec un film comme ça, on a des réponses mais aussi des interrogations. C’est ce qui fait la fragilité du film.
Aujourd’hui, on voit émerger des séries américaines  très bien faites mais aseptisées. Il y 5 à 7  scénaristes pour écrire un scénario. C’est  très efficace mais ça manque d’imperfection. Or, c’est intéressant de flirter avec la perfection et l’imperfection, d’avoir des choses qui se contredisent et s’opposent. C’est là qu’on peut mettre une forme de poésie et de discours qui pourraient m’interpeller.

Et comment t’est venue la passion du cinéma africain ?
A 20 ans, j’ai fait mon premier voyage au Burkina Faso. Ce pays accueille le Festival des cinémas d’Afrique, le FESPACO. J’ai décidé ensuite d’y retourner régulièrement. Je n’ai manqué aucune édition du festival depuis février 1997.
En 2002, alors que j’étais étudiant en Médiation Culturelle, j’ai coordonné le Festival Périplans, la rencontre des cinémas d’Afrique dans le Nord. J’ai assuré toute la coordination pour la région Nord-Pas-de-Calais. On a notamment fait une rétrospective de Safi Faye, la première réalisatrice africaine. C’est grâce à cette expérience  que j’ai été embauché comme responsable de la salle de cinéma du centre culturel de Tergnier dans l’Aisne. C’est par les cinémas d’Afrique que j’ai pu bâtir mon parcours professionnel.
  
Comment t’es venue l’idée de passer de la diffusion à la réalisation ?
J’ai été directeur de salle pendant 5 ans, à Tergnier puis à Neufchâteau dans les Vosges, en gardant toujours un grand intérêt pour le cinéma en marge. Concernant la réalisation, je n’ai pas de parcours énorme ! J’ai mon parcours de cinéphile et de directeur de Salle Art et Essai dont une classée jeune public et cinéma de recherche. C’est ma base, car Je n’ai pas de parcours d’étude de l’image. J’ai appris à décoder les images des films, tout en ayant envie d’images construites de façon différente. Je n’aime pas que les images soient seulement un objet commercial de produit de consommation. Or souvent, les scénarios sont construits pour la consommation du spectateur, façon cinéma d’Hollywood. Ma démarche dans le cinéma est différente : un peu comme la lecture,  j’essaie toujours d’aller vers des mécanismes différents. En tant que directeur j’ai enseigné la lecture de l’image avec des classes de primaire du CP au CM2, avec des classes de collège, de lycée et de BTS. J’ai aussi été le référent culturel pour  plusieurs classes d’option cinéma du bac.
Quand je suis rentré au Burkina Faso avec mon épouse et mes enfants, j’avais cet espoir de pouvoir réaliser, créer un film, mais sans avoir de scénario bien précis. L’envie de réaliser était très forte.

Le scénario de « L’Existence Arrachée » met en scène une petite fille métisse livrée à elle-même, dans la grande maison de ses parents. Comment t’est venue cette idée ?
Je suis président de l’association des parents d’élèves du Lycée Français. J’ai été très frappé de voir beaucoup d’enfants (surtout des filles) totalement livrés à eux-mêmes. Les parents sont occupés, leur vie est chargée. Et puis il est facile d’embaucher des domestiques, des gardiens,  des femmes de ménage, des cuisiniers car la main d’œuvre est bon marché. Certains parents en abusent, démissionnent, se reposent sur les domestiques pour élever leurs enfants. J’ai  souvent vu ça et pas uniquement avec les élèves du Lycée Français. On voit toujours des élèves qui ont du mal à vivre l’absence des parents, qui vivent chaque jour dans l’espoir…Et parfois le parcours scolaire dérape par manque de repères, et à cause d’un trop grand isolement. Quand on discute avec elles, on voit que les filles jettent des bouteilles  à la mer, elles nous alertent sur leur solitude.

Cette petite fille abandonnée est exposée à tous les dangers, jusqu’au jour où l’irréparable est commis. Pourquoi parler d’un sujet aussi terrible que le viol ?
C’est mon parcours personnel et familial qui m’a amené à parler du viol, de la femme abusée par l’homme. J’ai vécu toute mon adolescence avec ce poids. A travers le regard féminin de quelqu’un avec qui j’ai grandi, j’ai découvert l’image de l’homme, sans trop comprendre. Cette fille était à fleur de peau sur chaque comportement masculin, en révolte contre les codes de la société, contre ce besoin des hommes à montrer leur  supériorité, à prendre les devants avec les filles…J’ai vu que ça provoquait un rejet très fort chez elle. J’ai vécu avec ça. J’en ai développé une façon prudente d’avancer avec les filles pour ne pas les choquer, les bousculer. J’ai toujours agi avec tact et un grand respect mais sans savoir pourquoi  j’agissais comme ça. Ce n’est que plus tard que j’ai su le parcours de cette personne. J’ai compris sont traumatisme, j’ai compris chacun de ses comportements. J’ai été sensible au comportement des femmes abusées.

Avant de passer à la réalisation de « L’Existence Arrachée » quelle expérience avais-tu des plateaux de tournage ?
C’est au Burkina Faso que j’ai découvert les plateaux de tournage…Ces plateaux ne sont  pas forcément toujours conventionnels mais en me documentant sur les rôles de chacun sur un plateau, je me suis rendu compte que c’était plutôt bien organisé. J’ai été à cette occasion figurant avec mes enfants sur un téléfilm de Fred Garson coproduit par Arte,  Qui sème le vent. J’ai ensuite été figurant dans la série de France Télévision Les Hommes de l’ombre. Puis je suis resté 7 jours sur le plateau de Mémoire en fuite de Issiaka Konate en janvier 2013 qui est un des réalisateurs africains qui dégage le plus de poésie dans ses images. J’étais principalement à l’image et à la production, sans rôle défini. J’ai essayé de saisir au mieux le rôle de chacun sur le plateau. Là j’ai découvert de grands compétences et également d’autres avec qui je n’avais pas envie de travailler. Certaines personnes retardaient le tournage, d’autres étaient très moteurs.

Quels ont été les critères de choix pour monter l’équipe de « L’Existence arrachée » ?
Pour mon film, je vais travailler avec une équipe réduite de 10 à 14 personnes:  un réalisateur, un assistant, 2 personnes à l’image, 2 au son, 3 aux lumières, 1 à la régie et 1 personne au maquillage. La prise de son sera séparée. Je suis contraint par l’économie de moyens, cette équipe réduite permettra probablement de faire moins de choses  sur les costumes et  décors mais en revanche, elle sera plus réactive. On devrait éviter les blocages et les problèmes de coordination. J’ai découvert Fargass Assandé dans ses pièces présentées à l’Institut Français de Ouagadougou. J’ai travaillé un peu sur ses créations théâtrales. Concernant les acteurs, je travaille vraiment avec Fargass, on a plusieurs pistes, mais les personnes n’ont pas encore été consultées car on ne connaît pas encore notre budget définitif, mais tout sera bouclé 15 jours avant le tournage.

Géry, peux-tu nous parler de tes références cinématographiques ?
C’est une question difficile ! Il y a bien sûr des réalisateurs que j’aime mais je me sens tellement imprégné par multitude de cultures cinématographiques, y compris géographiques. J’ai par exemple toujours vu et programmé des films rares par exemple du Bouthan, d’Iran, du Danemark, d’Europe de l’Est, d’Amérique du sud, d’Asie et d’Afrique…On découvre le monde par le cinéma, on découvre des cultures par la cinématographie.
J’aime aussi beaucoup David Lynch, Kim Ki Duk, Stanley Kubrick, Abderrahmane Sissako, Clint Estwood réalisateur, Truffaut, Jarmusch, Terrence Malick, Lars Von Trier, Gus Van Sant. J’aime également les films sur les rapports sociaux comme Les raisins de la Colère de John Ford, Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa, La raison du plus faible de Lucas Belvaux ou La noire de... de Ousmane Sembène. Mais là encore je suis dans un rapport géographique dans mes références au cinéma : les USA, le Japon, la Belgique, le Sénégal, il y a quelque chose d’Universel dans tout ça.

Et pour ton premier film, de qui vas-tu t’inspirer ?
Les influences sont nombreuses ! Sur ce film, il y aura probablement des références que j’ignore, que j’ai évincées, mais qui seront  retranscrites à l’image. Je me sens très imprégné de David Lynch, Kim Ki Duk, Stanley Kubrick, ou Clint Eastwood réalisateur, mais c’est très difficile de les nommer car je ne prétends pas arriver à leur hauteur. David Lynch est le plus marquant, et peut-être cela  se fera le plus ressentir dans la narration et la déconstruction mentale. Mais mon film sera moins noir que beaucoup de films de Lynch. Ca sera plus optimiste ! Sur la fin même, il y aura peut-être de  Truffaut et les  400 coups, la fin y ressemble, même si le sujet est complètement différent. Pour Eastwood, ça peut paraître contradictoire par rapport à mes envies d’imperfection, car il est très académique ! D’autres réalisateurs aussi font des choses très abouties. Beaucoup de petits films avec peu de moyens me parlent beaucoup aussi, comme Tarnation. Ce sont des films importants dans mon parcours de cinéphile même s’ils n’ont pas d’influence sur le film. Ils me font évoluer en tant qu’être humain. Bruno Dumont, avec des acteurs non professionnels, montre un monde tel qu’il est, c’est un cinéma vérité. Ça m’interpelle. Je pense que dans la gestion du temps du film ça se ressentira. Il faut prendre le temps de laisser les choses s’installer. Je suis dans un certain rapport au temps au cinéma, dans lequel on peut laisser le temps qui s’installe. Comme chez Wenders, Tarkovski, Heineke, ou Dumont. Heineke me marque par l’absence de musique. La vie est faite sans musique, quand on se promène ou quand on discute. L’absence de musique génère un autre rapport à la réalité. Quand elle est flatteuse, la musique au cinéma pallie le manque de discours par l’image. Moi je fais du discours par l’image et après je mets la musique. Il y a des films qui ne sont rien sans la musique. Je ne veux pas que la musique porte le film, elle peut l’accompagner mais pas le porter. J’ai avant tout envie que l’image parle.
  
Géry  tu es toi-même père de famille. A ton avis ta paternité influence-t-elle ta conception du film ?
Je ne pense pas. En revanche, j’ai été confronté aux amies de ma fille, j’ai vu leurs parcours. La première version du film que j’ai écrite a été soumise à discussion avec Fargass, on a avancé, on l’a fait évoluer. Le film comprend beaucoup de séquences symboliques importantes, mais on essaie de laisser les portes ouvertes, on n’a pas forcément toujours une seule interprétation. En parlant de ça, je reconnais être sensible à la paternité ; mais ce n’est pas lié à mon parcours de père, plutôt en tant qu’enfant. Dans l’abandon il y a aussi la mort, j’ai perdu mon père étant jeune. Ce rôle dans le film est celui de la mère. On ne sait pas ce qui lui est arrivé. Je pense qu’elle est morte en couches. C’est arrivé à mon institutrice de petite section. C’est le parcours de ma mère qui a perdu 3 enfants, deux morts nés et une fausse couche à terme. Il doit y avoir de ça dans mon parcours. Mais je n’ai pas vécu l’absence d’une mère, au contraire. Ma mère est toujours présente et continue à l’être.  Mais je n’arrive pas à expliquer le film avec mon propre parcours. J’ai mis des choses sans savoir pourquoi je les mettais. C’est bien de laisser sortir des choses comme ça, ça va peut être fonctionner, ou ne pas fonctionner! Dans le film, la petite fille manque d’amour parental car elle n’a pas de mère et son père n’est pas là. Le parcours créatif est quelque chose de difficile car on donne à montrer son travail et son ressenti. Quand je parle du processus de création, je me révolte,  j’ai envie de dire. Quand je suis dans ce processus, au début,  des choses sortent. Je mets le doigt sur ce qui me dérange, puis je suis rattrapé par mon propre parcours.

« L’Existence arrachée » va-t-elle nous parler de l’Afrique ou de thèmes universels ?
Avec « L’existence arrachée », on est en Afrique dans une réalité urbaine de milieu privilégié,  au Lycée Français. C’est une métisse. C’est une réalité culturelle locale. L’histoire se passe ici à Ouagadougou, mais elle pourrait se passer ailleurs. Ce qui mène à cette façon de vivre, c’est qu’il existe une main d’œuvre pas chère pour gérer la maison ! En même temps, l’histoire peut se transposer, elle porte en elle une forme d’universalité. On est dans un rapport du masculin au féminin, du dominant au dominé. On parle des abus, ça existe partout.

Souhaites-tu provoquer certains sentiments chez le spectateur ?
Non,  je ne veux pas parler à la place des images. Je ne peux pas aller trop loin dans certaines choses, j’aurais peur de déconstruire mon film.


Propos recueillis par Emmanuelle LEROY CERQUEIRA le 27 avril 2013 pour Correspondances Transatlantiques.


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Géry Barbot

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